Rien ne va plus pour le régime du président d’Haïti, Jovenel Moïse. Le pays entier est le théâtre depuis cinq semaines de ce qui a toutes les allures d’un soulèvement pour obtenir sa démission.

Les rues de la capitale, Port-au-Prince, sont désertes pratiquement un jour sur deux, bloquées par des barricades de pierres, d’arbres et de pneus en flammes. Les manifestations se succèdent, souvent spontanées, rassemblant parfois de dizaines de milliers de personnes.

Les rassemblements hostiles au régime se déroulent aussi dans de nombreuses villes du pays. Certaines, comme les Gonaïves, ont vu défiler des manifestants armés. Les affrontements avec la police sont nombreux. Le journal web Haïti libre a recensé 94 morts par balles et 49 blessés entre le 1er septembre et le 11 octobre.

Le pouvoir central ne contrôle plus rien dans le pays, estime l’historien et écrivain Michel Soukar, qui, comme d’autres, s’inquiète d’une éventuelle « somalisation » d’Haïti, en référence à la situation qui sévit en Somalie, pays d’Afrique soumis aux bandes armées et aux seigneurs de la guerre. Devant le quasi vide du pouvoir en Haïti, des régions sont souvent laissées aux mains des gangs, des groupes mi-mafieux, mi-politiques, armés, qui étendent leur emprise sur des régions.

Les Haïtiens ont une expression pour décrire la crise : Peyi lòk (« pays bloqué »).

Pour la population, la situation est rien de moins que catastrophique. Les transports en commun sont suspendus entre plusieurs villes à cause des barricades et du rançonnement des véhicules et de leurs occupants. Les approvisionnements en essence, en nourriture et en fournitures médicales sont grandement ralentis quand ils ne sont pas devenus impossibles.

Aux sources de la colère : inflation et corruption

La vague récente de contestation du régime n’est pas la première à survenir depuis l’élection du président Moïse, en février 2017. Le pays s’est embrasé une première fois pendant l’été 2018 alors qu’une hausse du prix du carburant a été décrétée par l’État.

Le niveau de vie qui a continué de chuter dans les dix années suivant le séisme de 2010, la hausse du coût de la vie combinée à un chômage évalué à 70 %, sont autant de facteurs d’explosion sociale. Les émeutes qui ont secoué le pays ont forcé le gouvernement à reculer.

Mais la colère contre les dirigeants politiques n’a pas faibli. Un énorme scandale de corruption, qui entache l’ensemble de la classe politique, a donné naissance à une nouvelle vague de contestation. C’est le  scandale du Fonds PetroCaribe.

Ce fonds, constitué grâce aux bénéfices tirés du pétrole vénézuélien vendu à prix d’escompte à l’État haïtien, devait en contrepartie servir à financer des projets de développement. Or, les différents régimes, qui se sont succédés depuis les débuts de ce programme en 2006, sont réputés avoir dilapidé et détourné l’argent.

Sous les présidences de René Préval, de Michel Martelly, puis de Jovenel Moïse, une grande partie de cet argent s’est évaporée, au fil des pots-de-vin, de procédés de double facturation ou de travaux débutés, mais jamais achevés conformément aux contrats signés.

Qui plus est, une enquête de la Cour supérieure des comptes d’Haïti incrimine le président Moïse lui-même. Celui -ci fait face à des allégations de détournement de fonds et de double facturation dans un projet de route.

Un mouvement animé par des jeunes Haïtiens a enflammé les réseaux sociaux sur le thème de la corruption. Ceux-ci, surnommés les «pétrochallengers», ont provoqué une vaste mobilisation qui réclame depuis plus d’un an une reddition de comptes de la part des politiciens et entrepreneurs impliqués, et la tenue de procès pour corruption.

C’est la première fois que la lutte à la corruption se retrouve au centre d’une grande mobilisation populaire, constate l’avocat des droits humains Samuel Madistin, de la Fondation Je Klere.

Face à la colère populaire, une grande partie de la classe politique se réclame désormais de cette lutte contre la corruption et, à côté des demandes de démission du président Moïse, un vaste mouvement de la société civile s’est constitué pour demander une réforme de fond en comble du système, à commencer par l’abolition de l’immunité des parlementaires qui sont aujourd’hui protégés contre des poursuites lorsqu’ils sont en fonction.

Un rejet de l’ingérence étrangère

Un autre consensus rallie les Haïtiens, celui de la nécessité de résoudre cette crise entre Haïtiens. L’opinion est très remontée contre les pays étrangers qui, depuis longtemps mais plus encore depuis le séisme de 2010, dictent à Haïti ses politiques.

Les murs de Port-au-Prince sont couverts de graffitis contre l’ONU et aussi contre ce que tout le monde ici connaît comme le « Core Group », un regroupement de pays donateurs, dont le Canada, les États-Unis, l’Union européenne et l’Organisation des États américains, sans le soutien de qui aucun président ne peut rester en poste longtemps en Haïti (…)

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